CHAPITRE III
Le petit homme avait un nom : Ryuk. Il tremblait, tant il avait hâte d’accomplir son devoir, et ces spasmes rendaient ses mouvements malhabiles.
Les yeux protégés par des lunettes, il brandissait l’outil de coupe qu’il avait montré au géant. Une flamme jaillit de la machine.
Ryuk l’appuya contre le mur de pierre.
Le géant l’observait, impatient de voir l’ouverture être enfin découpée.
Les minutes passèrent. Alors que la pierre avait chauffé jusqu’à l’incandescence, elle ne fondait pas.
La machine eut des ratés et la flamme disparut. Effrayée, Ryuk se tourna vers le géant et tenta de formuler une pensée.
Une mauvaise pensée, pour signifier que l’outil ne fonctionnait plus. Et même s’il avait fonctionné éternellement, semblait vouloir dire Ryuk, il n’aurait jamais pu découper cette matière.
Une amère déception emplit le cœur du géant. D’un geste, il poussa l’humain contre la pierre.
Il entendit des os se briser et vit, alors que Ryuk s’effondrait, du sang couler le long de la surface noire. Il perçut les émotions du petit mâle : la peur qui se transformait en calme, puis en néant.
Le géant avait besoin d’une autre personne – plus intelligente – disposant de meilleurs équipements.
Il se détourna. Il trouverait l’être qu’il lui fallait.
Vannix, système de Vankalay
— Nous quittons l’hyperespace dans dix secondes, annonça Leia par-dessus son épaule.
Les deux passagères de chair et d’os du Faucon confirmèrent qu’ils avaient compris.
Le système et sa grande planète habitée apparurent sur les écrans au moment prévu – un événement rassurant, et plutôt inhabituel, compte tenu du nombre de fois où ils avaient été arrachés à l’hyperespace par des anomalies gravifiques, ces derniers temps.
Vannix, le monde principal du système stellaire de Vankalay, situé assez près des grands complexes industriels de Kuat et, par tradition, dans son périmètre d’influence, était une sphère vert et bleu, avec des taches blanches aux pôles et des bandes marron autour de l’équateur.
Cette vision fendit le cœur de Leia. Parfois, les jolis mondes, comme celui-là, lui ravageaient le moral. Elle n’oublierait jamais l’image de sa planète natale, Alderaan, détruite par la première Etoile Noire.
Leia fut ramenée au présent par le système de communication :
— Contrôle de Vannix au vaisseau entrant. Veuillez décliner votre identité.
Yan sourit à son épouse.
— Tu peux faire ton numéro, maintenant.
— Chut. (Elle activa l’unité com extérieure.) Contrôle de Vannix, ici le Faucon Millenium, enregistré sur Coruscant, en provenance de Borleias dans le système de Pyria. Je suis Leia Organa Solo.
Le silence dépassa la durée normale d’une transmission à la vitesse de la lumière.
— Euh, bien reçu, Faucon Millenium. S’il vous plaît, indiquez-nous votre destination et la raison de votre visite.
— Il s’agit d’une mission diplomatique… Une délégation officielle de la compagnie trois de la flotte de la Nouvelle République venue rencontrer votre Président. Nous sommes deux humains accompagnés par deux droïds. Et nous requérons un visa diplomatique.
— Bien compris, Faucon Millenium. Sous réserve de vérification, votre requête est acceptée. Nous mettons en place une balise et une escorte viendra à votre rencontre.
— Merci, Contrôle. Si vous me permettez la question, la sénatrice Gadan a-t-elle pu rentrer sur Vannix ?
Addath Gadan, la représentante de ce monde au Sénat, séjournait sur Coruscant au moment de l’invasion yuuzhan vong. Depuis, Leia était restée sans nouvelles.
— Oui, Votre Altesse. Si vous le désirez, je peux informer son bureau de votre arrivée.
— Ce serait très aimable de votre part, Contrôle. Merci.
Leia se détendit un peu.
— Jusque-là, tout va bien. Pas de défis, pas de signes d’une invasion des Yuuzhan Vong.
— Je ne sais pas…, dit Yan. C’est toujours sur les petits mondes que se produisent les problèmes. Comme Tatooine… Je ne m’en suis toujours pas remis.
— Serais-tu en train de te plaindre ? demanda son épouse.
— Non. Enfin… non.
Leia sourit, mais refusa d’entrer plus en avant dans le jeu.
— Tu as intérêt à être gentil avec moi. Je sais où tu habites.
— Je serai gentil. (Yan imita assez bien la voix de l’officier du contrôle avec qui ils venaient de communiquer :) Assurément, Votre Altesse. Si vous le désirez, je peux aller vous chercher une tasse de café.
Soupirant, Leia décida de l’ignorer.
Yan se tourna vers l’arrière de la cabine :
— Nous allons recevoir une escorte dans une minute. Vous devriez aller dans la nacelle maintenant.
— D’accord, général.
Yan n’aurait pas su dire laquelle de leurs deux passagères avait parlé. C’étaient des agents des renseignements. Les Solo les avaient rencontrées juste avant leur départ et ils ne les reverraient sans doute jamais. Sur Vannix, elles devaient mettre en place une première cellule de résistance. Même si ce monde, comparé à Kuat, était un trou perdu, la résistance estimait qu’il fallait des cellules partout. Leur nombre dépendait des ressources disponibles et du risque que les Yuuzhan Vong présentaient pour la planète.
« La nacelle » était un nouvel équipement installé à la place des cinq anciennes nacelles de sauvetage du Faucon Millenium. Son aspect extérieur était exactement identique – à savoir un peu plus décrépit que la moyenne – afin de dissuader quiconque de s’en servir dans un véritable cas d’urgence. Mais les systèmes de propulsion avaient été démontés et remplacés par un équipement sophistiqué capable de tromper les détecteurs de formes de vie. Une tentative de lancement de la nacelle provoquerait un message de défaut système à l’air authentique.
Dans le sol, un sas donnait accès à l’extérieur du vaisseau. La méthode était pratique pour passer des personnes en fraude, comme ils venaient de le faire avec les deux femmes.
Bien entendu, le Faucon disposait de compartiments de contrebande assez grands pour les recevoir et une tonne de matériel. Mais même aujourd’hui, Yan était réticent à partager ce secret avec d’autres personnes que ses amis intimes.
— Si on doit admettre qu’on porte un fusil-blaster, avait-il expliqué à Wedge, il faut en prendre deux et en avouer un seul.
Après cette conversation, Wedge avait fait installer la fausse nacelle.
— Général ! s’écria Yan. Quand cesseront-ils de m’appeler général ?
— Quand cesseront-ils de m’appeler princesse ?
— Peut-être quand tu seras reine… Eh, voilà notre escorte !
L’escorte était composée de deux appareils sortis des chantiers navals de Kuat et construits selon le modèle des intercepteurs Tie. Mais ils étaient peints en argent avec des rayures rouges pour se distinguer des vieux chasseurs impériaux de sinistre mémoire. Ils accompagnèrent le Faucon Millenium pendant tout le trajet à travers l’atmosphère jusqu’au centre d’une vaste cité.
Etrangement, les quartiers résidentiels à haute densité de population – dont les immeubles monolithiques auraient pu être importés de Coruscant – se situaient sur le périmètre extérieur. La ville semblait protégée par une grande muraille.
La balise guida le Faucon vers une zone semée d’aires d’atterrissage et d’entrepôts, près du secteur administratif. Une délégation d’officiers et de civils de haut rang était venue les saluer.
Après avoir vérifié que tous les systèmes étaient à l’arrêt, Yan rejoignit Leia, C-3PO et R2-D2 sur la rampe d’accès principale. En bas, une humaine plus grande que les autres membres du comité d’accueil les attendait. Somptueusement vêtue, un chignon de cheveux gris ajoutait cinquante bons centimètres à sa taille déjà considérable.
Avançant à leur rencontre avec l’élégance majestueuse d’un voilier de Tatooine, elle s’écria :
— Leia ! Leia, c’est fabuleux de vous voir vivante et en bonne santé.
— Addath !
— J’ai été tellement heureuse d’apprendre que vous aviez survécu.
— Moi aussi !
Addath fit à sa collègue sénatrice un sourire radieux.
Yan lui trouva une allure très distinguée. Sans être jolie, elle se déplaçait avec grâce et dignité. Son maquillage d’une sobriété exemplaire, comparé à sa tenue bariolée, soulignait simplement ses grands yeux intelligents.
— Addath, vous n’avez pas encore eu l’occasion de rencontrer mon mari, Yan Solo.
— Non, mais je le connais bien – comme toute la Nouvelle République ! Il y a tant d’holodocumentaires, de biographies et d’holovidéos basés sur ses exploits. (Addath se rembrunit.) Permettez-moi de vous présenter mes condoléances pour la perte de Jacen et d’Anakin. Leur sacrifice assure la survie de centaines de milliers d’autres jeunes gens. Ce sera le souvenir que nous garderons de ces garçons.
— Merci. (Pour une fois, Leia n’affirma pas haut et fort que Jacen n’était pas mort.) Addath, je ne voudrais pas abuser de votre temps, mais avons une mission importante. Je ne peux pas accéder à tous les enregistrements du Sénat, et j’ai besoin de votre aide. Nous devons voir le Président Sakins dès que possible, c’est vraiment urgent !
Addath ne changea pas d’expression, mais Yan aurait juré que toute joie l’avait abandonnée. Elle prit Leia par le bras et la guida vers le landspeeder de cérémonie bardé de drapeaux qui les attendait devant la baie des visiteurs. Quand Yan et les droïds tournèrent pour suivre les deux femmes, toute l’escorte militaire et civile leur emboîta le pas.
— Ce sera difficile, dit Addath. Une semaine après la chute de Coruscant, Sakins a vidé le trésor de l’Etat – une fortune en gemmes et en bijoux faciles à emporter ! Puis, il a quitté Vannix à bord de la corvette militaire un peu asthmatique, mais hautement confortable, qui lui servait de transporteur personnel. Il a emmené son directeur de cabinet, ses maîtresses, ses enfants et quelques-uns de ses financiers favoris. Je doute sincèrement qu’il revienne…
— Quelle horreur ! s’exclama Leia. Qui gouverne la planète depuis ?
Elle entra dans le landspeeder, précédant Addath et Yan.
— Cela n’est pas d’une clarté absolue…, dit Addath. Pilote, à la résidence du Président, s’il vous plaît. (Elle se tourna vers Leia :) Je suis chargée des affaires civiles. Une amirale, vieille, hargneuse et d’une intelligence limitée, dirige l’armée. Elle s’appelle Apelben Werl. Actuellement, nous sommes en campagne pour l’élection d’un nouveau président. Vous arrivez au moment opportun, car le scrutin aura lieu dans quelques jours. Les Solo pourront faire pencher la balance grâce à des apparitions en public bien ficelées, et en disant quelques mots gentils…
— Vous pouvez y compter, affirma Leia.
Deux heures plus tard – ou quarante si Yan avait dû estimer le temps subjectif écoulé depuis leur atterrissage –, ils se retrouvèrent enfin seuls dans leurs appartements de la résidence présidentielle. Les pièces regorgeaient de décorations, dans le style typique de Vannix. Des canapés moelleux partout, des chaises rembourrées, le tout dans des tons d’or et de brun parfaitement coordonnés. Aucune surface ne restant nue, le sol était couvert de tapis où les pieds disparaissaient jusqu’aux chevilles. Des rideaux pendaient des murs, des pompons étaient accrochés au plafond…
Mais aucune fenêtre n’ouvrait sur l’extérieur. Yan s’assit sur un canapé à côté de Leia – non sans inquiétude, puisqu’il s’enfonça de près de cinquante centimètres.
— Va-t-il me soutenir ou m’avaler ?
— Passe la main sous les coussins, fit Leia avec un sourire, pour voir si tu y trouves des résidus de digestion.
— La chose la plus horrible que tu aies dite de la journée ! Ces gens ne croient pas aux vertus de l’air frais ? Ou d’un petit balcon ?
— Bien sûr que si. Mais ils croient aussi en un tas d’autres choses. Ils sont connus pour l’habileté de leurs politiques et l’infaillibilité de leurs tireurs d’élite. Des caractéristiques qui incitent à la prudence…
— D’accord… Permets-moi de te poser une question importante.
— Bien sûr. Mais d’abord… (Leia se tourna vers les droïds :) R2-D2, j’aimerais écouter un peu de musique. Un morceau de Coruscant.
Le petit droïd bipa gentiment. Puis il émit une musique de chambre jouée par des instruments à cordes.
Perplexe, Yan s’apprêta à demander pourquoi Leia avait installé ce module dans l’astromec, mais elle lui fit signe de se taire.
Au bout d’une dizaine de secondes, la voix de Yan sortit des haut-parleurs du droïd :
— Si nous décidons de nous installer de nouveau quelque part, où aimerais-tu aller ?
La réponse de Leia ne tarda pas :
— Je ne sais pas. On aura peut-être besoin de moi pour reconstruire Coruscant…
— Maintenant, nous pouvons parler, murmura la vraie Leia.
— C’est la conversation que nous avons eue après avoir déposé les jeunes Jedi, souffla Yan.
— Oui. J’ai enregistré certains de nos dialogues pour des occasions comme aujourd’hui. Chaque thème est attaché à un morceau de musique. C’est plus simple que de fouiller la pièce pour trouver les mouchards.
— La politique… (Yan hocha la tête.) Ce n’est pas mon fort. Peux-tu m’expliquer ce que nous cherchons, histoire que je sache sur quoi tirer ?
Leia fit signe à C-3PO d’approcher. Il les rejoignit devant le canapé et baissa sa tête dorée.
— Oui, maîtresse ?
— As-tu procédé à un échantillonnage des informations émises sur les réseaux locaux ?
— Je l’ai fait.
— Peux-tu nous résumer les enjeux de l’élection présidentielle et les positions des candidats ?
— Trois candidats sont en lice, mais le troisième est tellement devancé par les deux autres dans les sondages qu’on peut déduire que le scrutin se jouera entre eux. Addath Gadan a été pendant vingt ans la représentante de Vannix au Sénat de la Nouvelle République, et l’amirale Apelben Werl est à la tête de l’armée du système planétaire. Depuis le renoncement du président en titre, chacune est parvenue à dominer des parties croissantes de son domaine en usant de stratagèmes politiques, en faisant appel à des « renvois d’ascenseur » ou en agissant avec détermination. L’élection mettra fin à leur compétition, mais il n’est pas exclu que la perdante refuse d’accepter le résultat des urnes et s’empare du pouvoir par la force. Addath Gadan se prononce en faveur d’une coopération et d’une politique de conciliation avec les Yuuzhan Vong, alors que l’amirale Werl penche pour une résistance armée. Comme d’habitude dans le combat politique, chacune prétend que le vote entérinera une prise de position et ne sera pas une question de charisme personnel.
— Quelle concision ! souffla Yan. Peux-tu résumer l’histoire de la Sith en trente mots ou moins ?
— Seulement en termes généraux, sans pouvoir inclure les dates pertinentes et les profils des personnalités…
— Yan, arrête ça ! grogna Leia.
— Pardon, tu as raison, c’est trop facile… Revenons à nos moutons. Nous avons réalisé l’objectif numéro un de notre venue ici : si ce n’est pas déjà fait, nos deux passagères clandestines débarqueront bientôt leur matériel de communication, leur armement et leurs marchandises du Faucon et commenceront la mise en place d’une cellule de résistance. Nous pourrions partir demain et considérer notre mission comme une réussite.
— Nous pourrions…
— Mais tu n’aurais pas la conscience tranquille.
— Toi non plus.
— Ma conscience est toujours tranquille. Néanmoins, nous laisserions la planète dans une situation où elle risque d’élire une collabo dans l’âme à la tête du gouvernement. Ça signifie que les Yuuzhan Vong auront un nouvel allié contre nous.
— Exactement.
— Je suppose donc que tu veux rester quelques jours…
— C’est ça.
— Pour saboter la campagne de ton amie.
— Addath n’est pas mon amie. Je respecte ses compétences politiques. Par ailleurs, je ne lui garde aucune rancune. Mais ici, il s’agit de nos intérêts, et nos chemins se séparent – sans doute à jamais. Nous ne pouvons pas la laisser gagner, Yan. La seule question est de savoir si nous pouvons laisser gagner l’amirale Werl…
Yan ne put étouffer un sourire sarcastique.
— La manipulation d’élections n’est pas autorisée, tu sais. Ça ne sied pas à une légaliste de bonne famille comme toi.
— Yan, je ne suis plus dans la politique. Je fais semblant. En réalité, je suis passée du Côté Coquin de la Force.
Yan attendit une pause dans le dialogue enregistré toujours émis par R2-D2.
— Vous deux, dit-il aux droïds, allez faire une promenade. Laissez donc un peu d’intimité à un couple de coquins !
Borleias
— Vous êtes le gars aux saignements de nez, non ?
La question venait de l’autre côté du rideau bleu qui entourait le lit de Tam. La voix était celle d’un garçon.
— Le gars « aux saignements de nez » ?
Une petite main écarta la toile, et Tam put voir qui avait parlé : un gamin d’une douzaine d’années, aux cheveux bruns et aux yeux bleus, avec une fossette sur le menton qui lui donnait un air étonnamment adulte.
— Ils racontent que les têtes balafrées vous ont fait des choses affreuses. Si vous ne leur obéissiez pas, ils vous faisaient saigner du nez, et vous en êtes presque mort.
— Eh bien, c’est un peu plus compliqué que ça, répondit Tam, surpris que l’indiscrétion du garçon ne l’agace pas. Ce qu’ils m’ont fait provoquait des maux de tête quand je refusais de suivre leurs ordres. J’ai des migraines et ma tension monte comme si mon corps était une chambre à compression. Cela peut causer des saignements de nez sévères, en effet. Mais c’est la douleur qui est vraiment dangereuse.
— C’est pour ça que vous devez porter ce casque stupide ?
— C’est pour ça que je dois porter ce casque stupide, admit Tam, tendant la main. Je m’appelle Tam.
— Je suis Tare, répondit le garçon en lui serrant la main. Ce n’est pas mon véritable nom, mais tout le monde m’appelle comme ça. Plus personne n’utilise Dab…
— Pourquoi es-tu ici, Tare ?
— Vous vous rappelez la grande attaque des têtes balafrées, quand les bombardements du Lusankya leur ont arraché les tripes ?
— J’en ai entendu parler. J’avais perdu conscience au tout début.
— Eh bien, ils ont tiré tout près du bâtiment principal… Du plasma a traversé les boucliers et le mur derrière lequel j’étais. J’ai reçu quelques éclaboussures qui m’ont brûlé la jambe. (Tare souleva le drap pour montrer le pansement sur son mollet droit.) Mais je sors aujourd’hui.
Son ton faisait plutôt penser à une libération de prison…
— Je sortirai… enfin, je crois que je peux quitter l’hôpital quand je veux.
— Alors, qu’est-ce que vous faites ici ?
— Je n’ai pas de meilleur endroit où aller… Personne ne me fait confiance. Et si quelqu’un s’y risquait, il aurait tort.
Tam se recoucha, accablé par la douloureuse véracité de cette constatation.
— Mais vous avez lutté ! Vous les avez vaincus. Tout le monde dit ça.
— J’aurais dû lutter dès le départ. Me laisser tuer avant de faire du mal.
Tare le regarda avec de grands yeux, avant de passer à un certain mépris.
— Tous les gens deviennent stupides à l’âge adulte ?
— Comment ?
— Vous avez bien entendu. Ce que vous dites est stupide.
— Ecoute, Tare, j’étais un pauvre type sans utilité pour personne, puis les Yuuzhan Vong m’ont attrapé. Ils m’ont mâchouillé un peu, puis recraché dans une de leurs combines.
— Moi, c’est pareil.
— Hein ?
— Moi, c’est pareil. Les Yuuzhan Vong m’ont attrapé, m’ont mâchouillé un peu, puis recraché, comme vous dites. (Tare s’appuya contre les coussins, sa posture désabusée imitant celle de Tam.) Je ressemble à Anakin Solo, le fils de Yan Solo. Celui qui est mort. Sur Coruscant, l’espionne des Vong est allée avec moi chez les Solo. Elle espérait qu’ils soient suffisamment distraits par moi pour qu’elle puisse kidnapper Ben Skywalker. J’aurais sans doute été tué après, mais les Solo m’ont emmené ici, même s’ils ont du chagrin quand ils me regardent. J’ignore où est ma vraie famille. Peut-être toujours sur Coruscant.
Il n’avait pas besoin d’ajouter : Ou peut-être morte.
— Il n’y a pas beaucoup d’enfants ici, ni beaucoup de civils tout court. Que fais-tu quand tu n’es pas en train de guérir à l’hôpital ?
Tare sourit de nouveau.
— J’habite avec Yan et Leia Solo. Mais ils sont souvent partis, comme en ce moment. Alors, j’explore. (Son sourire se fana.) Et je dois étudier.
— Certaines choses ne changent pas, même si le monde sous tes pieds disparaît, Tare. Ça t’amuserait d’apprendre à devenir opérateur d’holocaméra ?
— Qu’est-ce que c’est ?
— Chaque fois que tu regardes une holovidéo, les images ont été enregistrées par une holocaméra, qui est maniée par un opérateur. C’est ce que je fais.
— C’est… intéressant, dit Tare, dubitatif.
— Tu pourrais essayer. Je dois contacter Wolam Tser pour voir s’il a besoin de moi. Veux-tu venir avec moi ?
— Vous connaissez Wolam Tser ? s’exclama Tare, impressionné. Mes parents le regardaient toujours.
— Tu connais Yan et Leia Solo ? lança Tam, imitant la voix admirative du garçon. Ben oui, petit. Je suis l’opérateur d’holocam de Wolam.
— Je vais venir.
— Très bien.
Tam s’allongea et se détendit. Comme ça, il aurait au moins quelque chose à faire.
Vaisseau-monde yuuzhan vong, orbite de Coruscant
Le modeleur Ghithra Dal examina le bras de Tsavong Lah avec une expression hésitante.
Le maître de guerre savait que le diagnostic serait mauvais. Il sentait l’activité intense des nécrophages dans son bras, et voyait pointer de nouvelles épines dans sa chair, au-dessus de l’articulation.
— Parlez, dit-il. Vos conclusions ne me fâcheront pas. Si vous les présentez succinctement et avec précision, vous n’avez rien à craindre de moi.
Reconnaissant, le modeleur s’inclina.
— L’évolution va dans le sens d’une aggravation, maître de guerre. J’ai peur pour votre bras. Toutes mes ressources de modeleur ne parviennent pas à le sauver.
— Je suis donc appelé à devenir un des Honteux.
Tsavong Lah s’adossa à son fauteuil, le regard dans le vide, pressentant l’avenir, sans se préoccuper du modeleur.
— Non, cela ne se produira jamais ! Quand mon bras atteindra le stade ultime, mais avant de me transformer définitivement en Honteux, je m’offrirai en sacrifice ou me jetterai sur l’ennemi pour mourir de façon convenable. Mon unique souci est désormais d’aider un nouveau maître de guerre capable de guider les Yuuzhan Vong. Je pense que Gukandar Huath serait le meilleur candidat, non ?
Il tendait un piège, qui eût été atrocement cruel s’il l’avait imaginé pour son seul plaisir. Mais il avait un but : Gukandar Huath était un excellent chef de guerre. On savait, en revanche, qu’il soutenait avec zèle les prêtres de Yun-Yammka et de Yun-Harla, alors que le dieu créateur, Yun-Yuuzhan, éveillait chez lui de l’indifférence à peine déguisée. Si Ghithra Dal fomentait un complot avec les prêtres de Yun-Yuuzhan, il serait maintenant forcé de proposer…
— Si vous me permettez, maître de guerre, j’ai dit que les ressources des modeleurs n’étaient pas à la hauteur de la tâche – pas que vous étiez condamné ! Vous pouvez encore emprunter une voie vers la rédemption. C’est une voie d’attaque, non de retraite.
Tsavong Lah dévisagea le modeleur comme s’il se souvenait à l’instant de sa présence.
— Parle, mon serviteur.
Ghithra Dal baissa le ton.
— Je suis convaincu que les modeleurs ne peuvent plus vous sauver parce que vous êtes victime de la seule force de l’univers plus puissante qu’eux. La colère des dieux.
— Non, Ghithra Dal. J’apporte la victoire aux dieux jumeaux, et ils savent qu’un sacrifice de jumeaux est pour bientôt. Les prêtres me confirment la satisfaction des dieux devant mes succès.
— Leurs prêtres, oui. Ils sont ravis, et les prêtres de Yun-Yammka anticipent la victoire de votre père, dans le système de Pyria, qui leur permettra d’occuper un monde prospère. Ce sont les dieux dont les noms reviennent toujours sur les lèvres de nos guerriers et de nos grands chefs, mais ils ne sont pas les seuls !
Le maître de guerre se cala dans son fauteuil et permit au doute de filtrer dans sa voix :
— Bien sûr qu’ils ne sont pas les seuls. Nous vénérons de nombreux dieux. Mais que pourrais-je avoir fait pour les mécontenter ? Je ne leur ai lancé aucun défi, je ne les ai pas maudits.
— Vous avez – enfin, je suppose que vous en avez négligé certains, oubliant de leur offrir des sacrifices à la mesure de leur grandeur. Les dieux jumeaux, leurs noms soient loués et magnifiés, nous donnent le succès, et vous rendez grâce au succès. Mais un autre dieu vous a donné la vie, et vous ne semblez pas lui en être reconnaissant.
— Yun-Yuuzhan ? Ses yeux ne nous suivent pas de si près, selon ce que disent les prêtres.
— Selon ce que disent certains prêtres. Et s’ils se trompent, si leurs propos indisposent Yun-Yuuzhan, il est possible que vous écoutiez leurs conseils jusqu’à ce que vous soyez réellement condamné.
— Certains prêtres. Y en a-t-il qui prêchent une autre discipline ?
— Oui. Il est jeune et vous ne le connaissez peut-être pas… Il s’appelle Takhaff Uul.
— Je le connais. (Tsavong Lah examina longuement l’articulation de son bras.) J’aurais un entretien avec lui. Vous pouvez disposer.
— Je dois rester pour voir les effets de mon dernier traitement.
— Vous venez de dire que les ressources des modeleurs n’ont plus d’influence. Votre dernier traitement échouera. Il n’y a aucune raison que vous restiez et observiez cet échec.
S’inclinant, Ghithra Dal se retira.
Le portail s’ouvrit pour le laisser passer. Avant qu’il ne se referme, histoire que le modeleur entende, Tsavong Lah cria :
— Faites venir Takhaff Uul !
Puis la pièce fut de nouveau isolée.
Personne ne bougea pour obéir aux ordres.
Les gardes et les conseillers savaient qu’ils ne devaient pas agir sur-le-champ. Takhaff Uul serait convoqué… dans quelques minutes.
Un autre portail s’ouvrit et Nen Yim entra d’un pas vif. Arrivée près du maître de guerre, elle sortit des créatures-outils de ses poches et commença à racler la chair du bras, à l’endroit de l’articulation, pour prélever des échantillons et capturer des nécrophages. A n’importe quel autre moment, toucher le maître sans avoir demandé l’autorisation aurait été un crime passible de mort. Mais elle avait reçu l’instruction d’agir au plus vite sans perdre de temps en palabres.
Tsavong Lah se tourna vers Denua Ku, un de ses gardes du corps.
— Avez-vous fait ce qui vous a été demandé ?
— Oui, répondit le garde en s’inclinant. J’ai lancé la raie spinale traceuse sur son dos et il n’a pas réagi. Il ne s’est pas aperçu de sa présence. La raie spinale pondra des œufs dans quelques minutes, et sa progéniture proliférera.
Satisfait, le maître de guerre hocha la tête.
Il ne suffisait pas de décapiter les traîtres qu’il soupçonnait ou connaissait déjà. Cette conspiration devait être totalement écrasée pour éviter qu’elle se développe de nouveau. La souffrance des traîtres, durant leurs dernières semaines de vie, et la honte déversée sur eux et sur leurs familles deviendraient légendaires parmi les Yuuzhan Vong.